Overdose de choix.

Avons-nous perdu le muscle de la décision ? Le monde accessible en un clic nous écrase et le paradoxe du choix prend une place grandissante dans nos vies.

Overdose de choix.

Il n’y a rien. Avachi sur le canapé, le toudoum de Netflix a joué quelques secondes son rôle de défibrillateur avant de vous laisser retomber dans cette lassitude que vous avez traînée avec vous sur le trajet de la maison.

Selon les derniers chiffres, les Français sont abonnés à 3,2 services de vidéo à la demande. Il n’y a rien ? En une fraction du temps qu’il fallait pour rejoindre un vidéoclub, nous avons accès, du bout de nos phalanges, à plusieurs dizaines de milliers de titres. Le manque apparent de choix ressemble à une erreur d’appréciation. Même si quelques médiocrités s’offrent au premier plan, il est techniquement assez simple de dénicher des trésors audiovisuels. Que vous ayez envie de revoir un maître du cinéma italien, de dénicher une perle coréenne ou de découvrir un bijou méconnu de Lynch, vous le trouverez. Que se passe-t-il dans la tête de millions de badauds que nous sommes pour que notre envie s’écrase sur l’immensité d’un catalogue ? Comment l’élargissement du choix, synonyme de liberté — elle-même souvent définie comme un pilier du bonheur —, peut-il mener à l’effet inverse ?

Le désir fugace : coupable de notre désintérêt

Tous les produits stars de la Silicon Valley ont construit leur succès sur l’injection paresseuse de dopamine. Le désir est assouvi par le plaisir facile et les nano-jouissances qui affluent des neurotransmetteurs. Voici le véritable coupable de notre désintérêt latent. Le désir sans ancrage est un faux ami du choix. On dirait d’un vin qu’il n’a aucune longueur en bouche. Blâmer le catalogue des plateformes VOD est un énième biais de notre cerveau, à la recherche du plaisir immédiat. Que diriez-vous ce mois-ci de creuser un genre cinématographique méconnu ? Cette simple idée sonne déjà comme un effort. Un effort malheureusement bien éloigné de nos nouvelles habitudes.

Avons-nous perdu le muscle de la décision ? C’est bien possible. Le paradoxe du choix prend une place grandissante dans nos vies, un poids insidieux qui s’ajoute à nos rancœurs modernes.

En 2004, Barry Schwartz expliquait dans son livre phare (et dans une vidéo TED pour les plus pressés) le paradoxe de la surabondance. La production massive de biens, d’abord matériels puis digitaux, est devenue une réponse à notre peur du vide. Schwartz n’avait probablement pas encore mesuré l’ampleur que ce phénomène allait prendre. Il avait tout de même compris que face à une multitude d’options, chaque choix non retenu laisse un goût de regret et diminue le plaisir du choix final.

Pourquoi le choix est souvent synonyme de mauvaise expérience ?

• Les gens regrettent et anticipent le regret.

• Le large éventail d’options est mentalement épuisant.

• Les attentes deviennent de plus en plus élevées.

• Ils s’auto-blâment pour leurs choix.

Freud écrivait lui-même : Le progrès de la civilisation se paie d’une perte de bonheur, du fait de l’accroissement du sentiment de la culpabilité. La prochaine fois que vous ressentirez cette frustration pesante pendant les dix premières minutes du film que vous venez de lancer sur Netflix, rappelez-vous ces principes, et tenez bon 😉.

Au restaurant, la carte mène souvent à une indécision inconfortable, par peur de rater le meilleur plat. Mais il y a pire : les buffets à volonté. Le dilemme du choix et la possibilité du non-choix expliquent les champs de bataille que deviennent nos assiettes dans ces établissements. Le plaisir conscient de savourer un plat délicieux et cohérent est incontestablement supérieur au patchwork de saveurs incohérentes. Pourtant, rares sont ceux qui résistent à l’envie de transformer leur assiette en une œuvre d’art abstraite un peu douteuse. Quand les options abondent, le processus de décision peut vite devenir éreintant. Au lieu de stimuler notre envie, cette surabondance peut l’étouffer, engendrant une indifférence ou une certaine apathie. Pour démontrer que le choix influence la satisfaction, une expérience a été menée par la psychologue Sheena Iyengar avec du chocolat. Les participants ont goûté des recettes réparties en trois groupes : 30 choix, 6 choix, puis un seul chocolat dans le dernier. Le chocolat le mieux apprécié a été celui qui n’avait aucune concurrence. Célibataires, pensez à ce chocolat la prochaine fois que vous ouvrirez une application de rencontre plutôt que de simplement engager la conversation avec la personne assise à côté de vous. La multiplication des choix entraîne une dévalorisation des autres propositions. C’est vrai dans tous les domaines qui visent à nous satisfaire, y compris celui de l’amour, ou plutôt de la sexualité.

Le confort du non-choix

Le non-choix est confortable. Les longues séries TV, les rendez-vous comme les émissions ou les podcasts sont à notre cerveau ce que le moelleux du canapé est à nos fesses. C’est l’une des raisons pour lesquelles les plateformes dépensent leur trésor de guerre afin de trouver le prochain Lost, Friends ou Game of Thrones. Elles détestent vous laisser dans cet état d’incertitude et vous guident vers des habitudes rassurantes. Les ficelles addictives du binge-watching sont indispensables pour éviter que la profondeur d’un catalogue ne tourne en descente psychologique. Quel plaisir de replonger dans How I Met Your Mother ! Quel réconfort de retrouver Ted et sa bande pendant plusieurs semaines… sans aucun choix à faire.

Le vrai succès de TikTok, c’est l’absence de choix.

En marketing, les tunnels d’achat portent bien leur nom. Leur objectif est de soulager notre indécision et notre dispersion en gommant la moindre friction. Une fois détournés de l’immensité des sollicitations, les experts de l’expérience utilisateur nous font atterrir en douceur dans leur panier. Le succès de TikTok n’est pas directement lié au format court des vidéos. Le short est un moyen, pas une fin. Le véritable succès de TikTok réside dans l’absence de choix. On fait défiler le contenu de l’application sans envie, sans but. Contrairement à Netflix, on consomme tout ce qui nous passe sous les yeux, sans objectif, car le coût d’un mauvais choix se limite à quelques secondes. Qu’il soit calculé ou spontané, entêtant ou libérateur, le manque de choix est un levier clé pour mieux contrôler nos vies. Comprenez-le dans le sens que vous voulez.

Retour au choix minimaliste

Beaucoup se souviennent de ces soirées où nous dévorions avec plaisir la cassette ou le DVD déniché le jour même. Peu importe le verdict final, nous étions enclins à miser sur la seule option disponible. Loin du canapé, les randonneurs connaissent bien la joie de découvrir l’unique repas proposé par le refuge de haute montagne, un réconfort bienvenu après une longue marche, alors que la température extérieure chute de 25 à 5 degrés. Adolescent, je me souviens avoir été submergé par un trop large choix, reçu comme une vague en pleine figure. Amateur de jeux vidéo, ceux-ci ont été piratés en masse, fin 90, et disponibles par racks entiers de CD. Avant cela, investir près de 500 francs dans un titre désiré et attendu avait la saveur du graal. Tout d’un coup, chaque semaine, des dizaines de titres s’offraient à moi sans effort, sans attente, sans choix. Je me souviens de cette sensation paradoxale et désagréable : le désir était en train de se dissoudre subitement, comme un sachet de sucre dans l’eau.

Aujourd’hui, je savoure autant que possible ce que représente le chemin de l’attente et du désir sain : celui de la patience, du travail, et de la maturité pour obtenir quelque chose. Je comprends aussi pourquoi je me sens fatigué dans un centre commercial ou pourquoi je ne sais pas quel album écouter sur Spotify.

Le choix exponentiel devrait faire partie de ces courbes croissantes qu’il faut surveiller de près et questionner. À côté de la ligne de consommation des énergies fossiles, nous pourrions ajouter celle du nombre de biens de consommation, matériels ou digitaux, auxquels nous avons accès en permanence. De la même façon que l’on entame des détox de dopamine, travailler le muscle du choix et assumer ses décisions est un enjeu clé. Des notifications aux sollicitations, des interruptions à l’omniprésence, la guerre de l’attention est le résultat d’une offre pléthorique dans absolument tous les domaines.

Le luxe s’est toujours défini de multiples façons, reflet de différentes époques. Le luxe contemporain pourrait bien être celui de ne pas se donner le choix. La sophistication ultime réside peut-être dans l’acceptation du vide, une forme de jeûne intermittent face à l’inflation constante des désirs. On peut imaginer que les services fondés sur la « négation de l’option » se multiplieront, destinés à ceux qui ont tout à portée de main mais dont le désir se heurte au trop-plein. Dans nos gestes du quotidien, ce luxe s’exprime simplement : le plaisir instinctif d’une marque de café familière, le t-shirt toujours choisi dans notre placard encombré ou le menu B3 de notre japonais préféré.

Contourner le choix au quotidien.

Nous savons qu’un bon livre est plus nourrissant que le puits sans fond de notre smartphone qui brille à ses côtés. Face à l’offre débordante et omniprésente, beaucoup de choses censées nous faire du bien nous échappent. Lire, se promener, méditer, observer, apprécier, discuter… s’ennuyer ? Pourquoi ces verbes sonnent-ils comme un effort ?

La solution n’est pas de fuir en évitant toute confrontation au choix. Nous pouvons « hacker » ces moments d’épuisement. Par exemple, au restaurant, rester sur son premier choix instinctif. Avant d’allumer Netflix ou YouTube, se demander : Qu’ai-je envie de regarder ? Un vieux film avec Tom Hanks ? Allons-y et trouvons-le. Ou bien prendre quelques minutes pour lire quelques lignes sur un réalisateur que l’on connaît mal. Ainsi, on s’offre la possibilité de reprendre le contrôle sur une offre sans fin. Cela peut éveiller notre appétit et créer un véritable engagement dans le choix que l’on va faire.

Si cette idée « il n’y a rien » vous traverse l’esprit, fermez les yeux quelques secondes. Inspirez profondément, expirez, et recommencez plusieurs fois en vous posant la question : Qu’est-ce que je veux vraiment ? Peut-être sentirez-vous l’envie de vous reposer, de finalement appeler un ami ou un parent. Ou bien le visage d’un acteur se dessinera dans votre esprit, vous guidant vers un choix conscient. Les habitudes sont aussi un moyen de nous soulager du bruit. Vos podcasts préférés, votre routine du dimanche, l’émission que vous ne ratez jamais : derrière ces réflexes se cache le repos salvateur de moments sans tergiversations. Faites une partie du chemin vous-même avant de vous laisser aller à l’inconnu. Ajustez votre tir pour retrouver le plaisir et la vraie force du choix, et éviter ainsi la noyade assurée.

Bravo et merci, vous avez fait le choix de lire cet article jusqu’au bout.