Gen Infinite
Boomer, Génération X, Y, Z, et maintenant Alpha : chaque bac à trier les générations est soigneusement étiqueté. Mais peut-on vraiment croire que ces classements affinent notre perception de la société ?

Si vous êtes né en 1980 ou en 1981, est-ce que cela fait une grande différence ? Selon les critères sociologiques ou marketing, oui. Vous passeriez de la génération X aux Millennials. Et si vous avez légèrement retardé votre arrivée sur Terre de fin 1996 à début 1997, vous n’êtes plus un Millennial, mais un Gen Z. Du coup, c’était mieux avant ou après ?
Boomer, Génération X, Y, Z, et maintenant Alpha : chaque bac à trier les générations est soigneusement étiqueté. Mais peut-on vraiment croire que ces classements affinent notre perception de la société ? Ils répondent moins à une véritable transformation de notre nature qu’au besoin qu’ont analystes et commentateurs de tout mettre en cases. En marketing, ce sont surtout des réflexes de catégorisation, des slides PowerPoint qui permettent de généraliser des comportements et de les traduire en tendances. Une façon, en prenant un peu de hauteur, de rendre visibles des différences supposées entre générations. Mais au fond, cette segmentation ne trahit-elle pas davantage notre vertige, ou notre obsession de justifier un monde sans cesse retourné, plutôt que de révéler de réelles fractures entre les gens ?
Dans la famille parfaite, je demande : les grands-parents, nés pendant le baby-boom, les parents de la génération X, les enfants Y et les petits derniers chez les Z. Mais que faire de toutes les familles à cheval, celles qui enjambent les cases ? Sont-elles soudainement schizophrènes, le cul entre deux chaises ? Le simple fait qu’une génération ait une date de début et de fin soulève de sérieux doutes sur la pertinence de cette classification. Ce n’est qu’une convention. Et une convention, c’est une forme d’enfermement qui limite le champ de la réalité (parfois pour de bonnes raisons). Plus les générations sont lointaines dans l’histoire, plus elles paraissent homogènes. Plus on se rapproche de notre époque, plus les ruptures nous poussent à établir de nouveaux classements, toujours plus tôt. On ne peut pas ignorer l’accélération technologique ni la croissance globale. Mais, d’un point de vue fondamental, biologique, la nature humaine ne change pas autant que notre époque le laisse paraître.
Il y a effectivement de grandes ruptures technologiques dans les moyens de communication : ceux qui ont découvert la télévision, ceux qui ont grandi avec Internet, puis les accros précoces au smartphone. C’est une approche assez pratique pour raconter l’histoire récente de l’humanité. Mais d’ici quelques siècles, nous serons sans doute tous rangés dans le même panier, que nos descendants pourraient appeler, par exemple, “l’ère de l’informatique primordiale (XXe-XXIe siècle)”. Dans les livres d’histoire, plus une période est éloignée, plus elle s’étire. Si on vous évoque la Renaissance, des images clés, bien catégorisées, vous viennent en tête. Rappelez-vous alors qu’elle s’étale sur plus de quatre siècles ! Plus on remonte dans le temps, plus les périodes historiques paraissent longues et stables. À l’inverse, plus on se rapproche du présent, plus les changements nous semblent rapides. Aujourd’hui, on redéfinit complètement la société tous les vingt ans – et cela ne fait que s’accélérer. Est-ce une réalité ou un simple effet d’optique ? Les courbes modernes illustrant les effets de la mondialisation semblent répondre d’elles-mêmes, mais elles sont trompeuses si vous pensez qu’elles définissent en profondeur les générations.
“Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe et méprisent l’autorité. Ils bavardent au lieu de travailler. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société et se hâtent à table d’engloutir le dessert. À notre époque les enfants sont des tyrans.”
Cette citation, elle est de Socrate, en 400 avant JC. Comme nous, il pensait que c’était un peu mieux avant, et critiquait une jeunesse délaissant les bonnes valeurs. “Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan. Le temps de fait rien à l’affaire.” disait quant à lui Brassens.
Les idées de stoïcisme, de minimalisme ou d’équilibre (très tendance aujourd’hui) datent de quelques siècles. Ce qui change, ce ne sont pas les valeurs fondamentales, mais les outils pour les exprimer. La technologie évolue, pas le besoin sous-jacent de connexion sociale. Ce ne sont pas les générations qui sont bouleversées, mais leurs moyens d’interagir avec le monde.
Les petits sujets, les points de friction ou d’accord changent, mais les grandes questions existentielles restent immuables. La recette des émotions qui régissent nos comportements, elle, ne bouge pas : l’instinct de compétition, la solidarité plus ou moins éveillée, l’attrait pour la narration et le storytelling. De la mythologie aux mèmes, ces dynamiques nous traversent depuis toujours.
Les plus âgés semblent parfois hors jeu lorsqu’il s’agit de comprendre les nouveaux usages de la société. En réalité, leur expérience leur donne une bien meilleure vision d’ensemble, une capacité inaccessible aux plus jeunes. Un principe oublié par les experts qui enchaînent les lettres de l’alphabet dès qu’ils décèlent la moindre prétendue rupture sociétale. Le sage perçoit mieux l’essence d’une vérité qui n’apparaît pas à l’écran de la génération Z. Chaque individu passe par tous les cycles de la vie, quelle que soit son époque. Il se révoltera, tombera amoureux, finira par chercher l’équilibre relatif à son temps.
Ainsi, nous nous y accrochons à ces cases, pour mieux juger les autres. Elles nous rassurent, nous rassemblent ou nous séparent quand cela nous arrange. Nous en imaginons partout. Selon toute évidence, les haters seraient un groupe bien défini, un club identifiable à son activité favorite. En réalité, hormis quelques spécimens, ce n’est qu’un ensemble épars de personnes, sans lien, touchées à un moment ou à un autre par un fait, un post, et qui réagissent violemment. La société est un enchevêtrement infini de cercles qui se croisent. Les générations, en réalité, n’ont rien à voir avec les individus. Elles s’aimantent plus ou moins fortement autour de piliers reconnaissables. Autour de chaque drapeau se rassemble un certain nombre de personnes, ce qui les rend faciles à réduire à une simple idée : les Gen Z TikTokers, les Bitcoin maximalistes, les surfeurs, les féministes, les cosplayers, les ultra-trailers, les Millennials. Vous voyez où je veux en venir… Chaque étiquette, aussi large soit-elle, tente de classer logiquement les humains dans un monde fondamentalement et heureusement chaotique.
Chaque être humain est un panaché improbable de centres d’intérêt et de particularités définissables. Vous le savez vous-même. Vous avez bien plus de secrets, de ressources, d’envies et de potentiel que ne le laisse deviner votre activité sur LinkedIn. Chaque individu fonctionne sur les mêmes principes fondamentaux, liés à notre machine biologique. Il ne faut donc pas confondre le quotidien – cet immense bazar qu’englobent les comportements de vie ou de consommation – avec les outils post-rationalisés qu’utilisent sociologues et historiens. Ces classifications sont avant tout des instruments pour raconter l’Histoire et identifier des tendances, pas pour comprendre les individus. C’est pour cette raison qu’on ne peut rien prédire, alors que tout est un éternel recommencement. L’humanité fonctionne comme un tout, où chaque génération contribue à un fil continu d’influences. L’avenir appartient à ceux qui mélangent les influences, pas à ceux qui ferment les cases. Il n’y a pas de rupture, seulement des réinventions.
Nous sommes une génération infinie, sans début ni fin. Nous sommes la Gen Infinite.